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Blanchiment d’argent : jusqu’à 58 milliards d’euros perdus par an, selon un rapport du Senat

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  • Invisible mais omniprésent, le blanchiment d’argent est le carburant de la criminalité organisée.
  • Un rapport accablant du Sénat lève le voile sur l’ampleur du phénomène en France : des milliards d’euros recyclés chaque année via les commerces de façade, les cryptoactifs ou la contrefaçon, échappant à tout contrôle.
  • Face à ce constat, les sénateurs réclament une réforme d’envergure et une véritable stratégie nationale de lutte contre la délinquance financière.

   Le crime qui rend tous les autres possibles : c’est ainsi que les sénateurs qualifient le blanchiment d’argent dans un rapport explosif publié vendredi 20 juin. Derrière les trafics de drogue, la contrefaçon ou la fraude fiscale, c’est un même moteur qui alimente les réseaux criminels : l’argent sale et sa réintégration dans l’économie légale. Une mécanique discrète, mais terriblement efficace.

 Des milliards d’euros évaporés

 Chaque année, la France perd entre 38 et 58 milliards d’euros à cause du blanchiment d’argent, selon les estimations du Sénat et de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime. À l’échelle mondiale, cela représenterait jusqu’à 5 % du PIB, soit 4 000 milliards de dollars. Le plus inquiétant ? 98 % de ces sommes ne sont jamais récupérées.

« Le blanchiment est le trafic le plus lucratif en France. Sur les masses financières qu’il génère, nous n’en récupérons que 2 % », déplore le sénateur Raphaël Daubet, président de la commission d’enquête sur la délinquance financière.

Une criminalité économique insaisissable

 Le rapport s’inscrit dans la continuité des travaux du Sénat sur le narcotrafic. Mais cette fois, c’est le volet financier du crime organisé qui est visé. Trafic de migrants, contrefaçon, trafic de tabac ou encore vente de fausses plaques d’immatriculation : tous ces réseaux ont un point commun, la nécessité de blanchir des sommes colossales.

Les techniques utilisées sont aussi variées qu’ingénieuses : travail au noir, rachat de tickets de loterie, placements immobiliers, commerces de façade ou captation d’aides publiques. Les cryptoactifs, eux, viennent compliquer encore davantage la traçabilité de ces flux.

Les « lessiveuses », ces commerces au rendement suspect

Parmi les cibles prioritaires, les sénateurs pointent les petits commerces, en particulier ceux implantés dans les quartiers sensibles. Ces structures servent souvent de « lessiveuses » : elles blanchissent l’argent sale tout en échappant à la vigilance des services de l’État. La commission propose un ciblage accru de ces zones, en lien étroit avec les maires, et une surveillance renforcée de l’activité financière de ces établissements.

Des angles morts inquiétants

 Si Tracfin, le service de renseignement financier français, a reçu plus de 211 000 signalements en 2024 — dont 93 % émanant du secteur bancaire — de nombreux secteurs restent hors radar. Les sénateurs dénoncent une « régulation défaillante » dans l’immobilier, le sport professionnel, ou encore le marché de l’art. Fait marquant : aucune déclaration de soupçon n’a été faite par les antiquaires ces dernières années.

Parmi les solutions évoquées : élargir les obligations de vigilance prévues par la loi Sapin II et améliorer la coordination entre les services concernés. Aujourd’hui, les outils informatiques utilisés par les différentes administrations sont souvent incompatibles. Résultat : les informations circulent mal.

Un manque criant de moyens et de formation

Au-delà des outils techniques, c’est la formation des enquêteurs qui fait défaut. « Le financier reste peu attractif pour les agents », regrette Raphaël Daubet. Le rapport recommande donc la création d’une formation commune à la gendarmerie, aux douanes, à la police et aux agents du fisc, avec un volet spécifique sur les cryptoactifs, le renseignement open source et le cyber.

 Vers une législation plus offensive

Les sénateurs ne comptent pas s’arrêter au diagnostic. Une proposition de loi est déjà en préparation, avec des mesures visant à renforcer les contrôles, à fluidifier les échanges d’information et à instaurer une stratégie cohérente de lutte contre la délinquance financière.

Nathalie Goulet, rapporteure de la commission, espère aussi relancer une proposition de loi sur la lutte contre la contrefaçon, portée par les députés Pierre-Yves Bournazel et Christophe Blanchet.

Adoptée par l’Assemblée nationale en 2021, elle n’a jamais été inscrite à l’ordre du jour du Sénat. Et pourtant, la contrefaçon représenterait à elle seule près de 5 milliards d’euros de pertes pour l’économie française.

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