- Le Sénat a adopté ce lundi matin les crédits de la mission « Immigration, asile et intégration », en nette hausse par rapport à l’an dernier.
- Avec 2,16 milliards d’euros inscrits au budget 2026, soit 80 millions de plus, le gouvernement revendique un effort renforcé sur l’asile, le contrôle des frontières et la rétention.
Une hausse qualifiée de nécessaire par la majorité sénatoriale de droite et du centre, mais dénoncée à gauche comme le signe d’une politique tournée vers la « répression » plutôt que vers l’intégration, sur fond d’entrée en vigueur du Pacte Asile et immigration et de nouvelles exigences européennes.
Un budget en hausse pour l’immigration, l’asile et l’intégration
La mission « Immigration, asile et intégration » échappe à la rigueur budgétaire. Ses crédits progresseront de 80 millions d’euros par rapport à l’exercice précédent pour atteindre 2,16 milliards d’euros. Une trajectoire saluée par la majorité sénatoriale de droite et du centre, qui y voit la traduction budgétaire des priorités régaliennes de l’exécutif.
Pour la rapporteure LR, Marie-Carole Ciuntu, cette enveloppe doit permettre de renforcer les capacités de rétention des étrangers en situation irrégulière. « Des moyens à la hauteur pour atteindre l’objectif de 3 000 places de rétention à l’horizon 2029″, a-t-elle relevé.
Pour elle, l’effort financier ne suffira pas à lui seul à transformer la politique migratoire. « L’abondement d’un budget ne constitue pas en soi une politique publique », a-t-elle souligné, déplorant un taux « trop faible » d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF), estimé à 11 % en 2025, ainsi que « le dévoiement du droit d’asile » illustré, selon elle, par un taux de protection de 49 % attribué aux demandeurs à l’issue de la procédure.
Une majorité qui revendique un budget « régalien »
La présidente LR de la commission des lois, Muriel Jourda, a défendu l’architecture du texte, qu’elle juge globalement conforme aux priorités de l’État : « Un budget qui préservait dans l’ensemble les fonctions régaliennes », a-t-elle salué, tout en reconnaissant que la France « ne maîtrise pas les flux d’entrées sur son territoire ».
La sénatrice a mis en avant l’effort consenti en faveur de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), avec la création de 48 équivalents temps plein en 2026, avec un objectif qui consiste à accélérer le traitement des dossiers d’asile.
« Si nous traitons dans de meilleurs délais, nos demandes d’asile, nous pouvons espérer avoir moins besoin de places d’hébergement des demandeurs et moins d’allocations de demandeur d’asile (ADA) à verser », a-t-elle évalué, en soulignant l’enjeu d’un examen plus rapide des demandes pour désengorger le système d’accueil.
La gauche dénonce des objectifs sans moyens pour l’intégration
Sur les bancs de la gauche, les critiques ont fusé contre un budget jugé déséquilibré en défaveur de l’intégration. Les élus ont particulièrement pointé la stagnation des crédits alloués à la formation linguistique pour les demandeurs de titres de séjour pluriannuels, alors même qu’entrera en vigueur, au 1ᵉʳ janvier 2026, l’obligation d’atteindre un niveau linguistique A2.
La sénatrice socialiste Corinne Narassiguin a dénoncé un décalage entre les obligations imposées aux étrangers et les moyens consacrés à leur accompagnement.
« Encore une fois, vous fixez des objectifs sans prévoir les moyens », a-t-elle déploré.
Elle a également alerté sur la suppression, en 2026, de près de 2 000 places dans le parc d’hébergement d’urgence, dans un contexte déjà tendu en matière de logement et d’accueil : une mesure perçue comme un signal contradictoire avec les discours officiels sur l’humanité et la dignité de la politique migratoire.
« La répression plutôt que l’intégration » : la charge d’Ian Brossat
Plus à gauche, le sénateur communiste de Paris, Ian Brossat, a livré une charge frontale contre la philosophie du budget. Pour lui, l’augmentation des crédits ne vise pas prioritairement l’intégration mais le durcissement de la politique migratoire.
« Cette hausse des crédits sert d’abord à financer la répression plutôt que l’intégration« , a-t-il dénoncé.
Selon le parlementaire, le gouvernement porte un discours contradictoire : « Vous dites que l’immigration doit être mieux organisée, mais vous consacrez l’essentiel du budget à la répression. Vous dites que l’intégration est essentielle, mais vous ne la financez pas ».
Ces critiques illustrent une fracture politique profonde autour de l’usage des moyens supplémentaires : d’un côté, l’exécutif et la majorité sénatoriale mettent en avant les enjeux de contrôle et de régulation ; de l’autre, la gauche regrette l’absence d’un investissement massif dans l’apprentissage du français, l’hébergement, l’accès aux droits et les politiques de long terme d’intégration.
Le rôle des associations dans les CRA au cœur des tensions
Les débats budgétaires ont également ravivé les tensions autour du rôle des associations dans les centres de rétention administrative (CRA). En mai dernier, une proposition de loi portée par Marie-Carole Ciuntu a été adoptée au Sénat pour écarter les associations de ces centres et confier à l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), placé sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, « le rôle d’information sur l’accès au droit de l’étranger ».
Dans le prolongement de ce texte, plusieurs amendements déposés par les centristes et le Rassemblement national proposaient de réduire les dotations de l’État allouées à certaines structures jugées « militantes ».
Ces amendements n’ont toutefois pas été adoptés. Ils ont reçu des avis défavorables de la commission et du ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, qui a défendu l’action des associations partenaires.
« Ce sont des associations […] avec lesquelles nous avons des conventions et des cahiers des charges. Ce serait catastrophique de réduire ces financements compte tenu de leur implication dans l’accompagnement des demandeurs d’asile », a-t-il justifié.
Le ministre a en revanche pointé certaines dérives dans l’assistance juridique en rétention, estimant que des recours sont parfois déposés sans véritable consentement des personnes concernées. Il a ainsi promis de « pousser à titre personnel » la proposition de loi sénatoriale visant à redéfinir le rôle des associations proposant une assistance juridique aux personnes retenues.
Le Pacte Asile et immigration, un tournant encore flou
En toile de fond de ce budget, la mise en œuvre, en juin prochain, du Pacte Asile et immigration adopté au niveau européen a suscité de nombreuses interrogations. Ce nouveau cadre prévoit notamment une procédure de filtrage aux frontières de l’Union européenne pour accélérer l’examen des demandes d’asile des personnes jugées peu susceptibles d’obtenir une protection.
Le sénateur centriste Olivier Bitz a insisté sur la portée de cette réforme : « Il apporte des modifications d’ampleur à la procédure de droit commun et aux régimes des conditions matérielles d’accueil »,a-t-il noté.
Mais il s’est surtout inquiété du décalage entre les ambitions affichées et les moyens effectivement prévus. Les crédits de paiement alloués à la mise en œuvre du Pacte sont établis à 85 millions d’euros, soit moitié moins que les 150 millions d’euros estimés par la France et transmis à la Commission européenne l’année dernière. Un écart qui interroge sur la capacité réelle de l’État à absorber ces changements sans fragiliser davantage le système d’asile et d’accueil.
Un budget adopté, un consensus introuvable
En définitive, si les crédits de la mission « Immigration, asile et intégration » ont été adoptés par le Sénat, le débat aura mis en lumière des divergences profondes sur les priorités de la politique migratoire française. La majorité de droite et du centre revendique un budget qui renforce les « fonctions régaliennes » et la capacité de l’État à exécuter les décisions d’éloignement et à traiter plus rapidement les demandes d’asile.
