- Le ministre grec des Finances Kyriakos Pierrakakis a été élu président de l’Eurogroupe, l’instance qui rassemble les vingt pays de la zone euro.
- Une victoire hautement symbolique pour un pays qui, il y a à peine plus de dix ans, frôlait la sortie de l’euro.
Candidat d’un pays longtemps considéré comme le maillon faible de la monnaie unique, Kyriakos Pierrakakis prend la tête de l’Eurogroupe au moment où la Grèce est devenue le « bon élève » de la discipline budgétaire. Sa nomination, après la démission de l’Irlandais Paschal Donohoe parti à la Banque mondiale, consacre le redressement spectaculaire d’Athènes et rebat les cartes du rapport de forces au sein de la zone euro.
L’Eurogroupe a élu jeudi son nouveau président : Kyriakos Pierrakakis, ministre grec des Finances. Il succède à l’Irlandais Paschal Donohoe, qui a quitté son poste pour rejoindre la Banque mondiale, laissant vacant l’un des leviers les plus sensibles de la gouvernance économique européenne.
Il y a dix ans, un tel scénario aurait semblé totalement irréaliste. La Grèce, engluée dans une dette explosive, soumise à des plans d’austérité drastiques et menacée par la fameuse « Grexit », se retrouvait régulièrement au banc des accusés de l’Eurogroupe. Aujourd’hui, Athènes est citée comme un cas d’école de redressement, et c’est un ministre grec qui prend les commandes de l’instance chargée de surveiller la santé financière des pays de la zone euro.
Cette élection marque aussi une forme de revanche symbolique face à l’Allemagne et aux pays les plus attachés à la rigueur budgétaire, qui avaient imposé les règles du jeu durant la crise de la dette.
L’Eurogroupe, chef d’orchestre discret mais central de la zone euro
L’Eurogroupe est une instance informelle, mais au rôle central, qui réunit les ministres des Finances des vingt États de la zone euro. Sa mission : surveiller et coordonner les politiques économiques, et veiller à la stabilité de la monnaie unique.
Dans les faits, l’Eurogroupe joue un rôle central dans la coordination économique de la zone euro. Il aligne les politiques budgétaires des États membres, en particulier en matière de déficit et de dépenses publiques, surveille la stabilité de l’euro et le bon fonctionnement de l’union monétaire, et oriente les grandes réformes économiques engagées dans chaque pays. Il intervient également en première ligne lors des crises financières, comme ce fut le cas pendant la crise grecque, et élabore les compromis qui seront ensuite validés formellement par le Conseil de l’UE.
C’est donc une instance à la fois technique et politique, où se négocient, souvent à huis clos, les compromis qui dessinent l’avenir économique de l’Europe.
Pierrakakis, membre de la famille politique du Parti populaire européen (PPE) comme son prédécesseur irlandais, incarne le nouveau visage de la Grèce. Le pays, longtemps pointé du doigt pour ses dérives budgétaires, s’est mué en élève zélé de la zone euro.
La dette publique, qui culminait encore à près de 210 % du PIB en 2020, est retombée autour de 150 % aujourd’hui, grâce à un cocktail de réformes structurelles, de privatisations accélérées et à un tourisme dopé par le regain de confiance. La croissance grecque, attendue à +2,5 % en 2025, dépasse nettement la moyenne de la zone euro (1,2 %), tandis que le chômage poursuit sa décrue.
Pour de nombreux observateurs, la nomination de Kyriakos Pierrakakis est un symbole : la page de la crise grecque est en train de se tourner, et l’Europe assume désormais le récit d’une Grèce pleinement réintégrée au cœur de la zone euro.
Un duel serré avec le Belge Vincent Van Peteghem
Âgé de 42 ans, Kyriakos Pierrakakis l’a emporté face à son homologue belge Vincent Van Peteghem, seul autre candidat à la présidence de l’Eurogroupe. Vice-Premier ministre de son gouvernement, le Belge jouissait d’une solide réputation de négociateur, forgée au fil des compromis complexes propres au paysage politique de son pays.
Sa nomination aurait également constitué un atout sur un dossier explosif : celui des avoirs russes gelés. Le gouvernement belge s’oppose à ce stade à l’utilisation des fonds russes immobilisés au sein de la société Euroclear pour garantir un prêt à l’Ukraine, craignant des représailles de Moscou. Une présidence belge de l’Eurogroupe aurait pu, selon certains diplomates, faciliter un assouplissement graduel de la position européenne sur ce sujet.
Les ambitions de Berlin pour la BCE
En arrière-plan de cette élection se joue déjà la prochaine grande bataille des postes clés européens. Berlin ne cache plus son intérêt pour la présidence de la Banque centrale européenne (BCE), alors que le mandat de Christine Lagarde arrive à échéance en 2027. Deux noms circulent avec insistance Joachim Nagel, président de la Bundesbank et Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE.
Tous deux sont associés à la tradition d’orthodoxie monétaire et budgétaire allemande. Mais l’équation est compliquée par le fait qu’Ursula von der Leyen reste à la tête de la Commission européenne jusqu’en 2029, alors même qu’elle est, elle aussi, allemande.
Les règles informelles de l’UE privilégient en effet un partage des grands postes selon les nationalités, afin d’éviter toute concentration excessive de pouvoir entre les mains d’un seul État. La victoire grecque à l’Eurogroupe vient donc ajouter une pièce à ce puzzle politique délicat.
La France salue « une belle histoire »
Côté français, l’accueil est particulièrement enthousiaste. Depuis Bruxelles, le ministre de l’Économie Roland Lescure a souligné autant la qualité du profil de Kyriakos Pierrakakis que la portée symbolique de son élection pour la Grèce et pour l’Europe.
« Je voudrais d’abord saluer chaleureusement l’élection de Kyriakos Pierrakakis, le nouveau président de l’Eurogroupe », a-t-il déclaré, avant de rappeler les « qualités personnelles » du ministre grec, largement reconnues par ses pairs. Roland Lescure a assuré n’avoir « aucun doute sur le fait qu’il sera un grand président de l’Eurogroupe », mettant en avant « ses qualités techniques », « son leadership » et son adéquation « parfaitement adaptée à ce poste ».
Le ministre français a également rappelé la portée historique de cette nomination, en soulignant le chemin parcouru par Athènes depuis la crise de la dette. Il a évoqué « une belle histoire », rappelant qu’« il y a un peu plus de dix ans c’est à l’Eurogroupe qu’ont été pensées, mises en œuvre les mesures pour contribuer au sauvetage de la Grèce qui était à l’époque dans une situation économique et financière extrêmement difficile ».
Pour Roland Lescure, la trajectoire du pays illustre désormais un redressement pleinement reconnu au sein de la zone euro :
« La Grèce s’est redressée, que la Grèce est aujourd’hui en train de baisser sa dette publique, la Grèce est évidemment au cœur de la zone euro alors qu’il y a un peu plus de dix ans les inquiétudes pointaient ».
Et de conclure que cette élection consacre « une histoire nationale et européenne extrêmement forte » incarnée par la présidence de Kyriakos Pierrakakis.
À la tête de l’Eurogroupe, Kyriakos Pierrakakis devra composer avec un contexte économique et géopolitique particulièrement complexe : tensions internationales, soutien financier à l’Ukraine, nécessité d’investir massivement dans la transition énergétique et la défense, tout en maîtrisant des dettes publiques encore élevées.
